Il est une histoire que les Véronais les plus âgés aiment raconter : la communauté juive de la ville a célébré pendant des siècles la création du ghetto, cas quasi unique en Europe. Ce n'était pas de la folie. En 1604, lorsque l'évêque Agostino Valier imposa la ségrégation dans la zone comprise entre via Mazzini et via Pellicciai, nombre de Juifs véronais y virent une protection contre les violences antisémites plutôt qu'une prison. L'histoire, comme toujours, est plus complexe qu'il n'y paraît. Et ce coin de Vérone, encore aujourd'hui, recèle bien plus de strates qu'on ne l'imagine en le traversant à pied.
Tout cela se découvre à merveille sous la pluie. Mieux encore, la pluie est le moment idéal : les ruelles se vident, les portiques embaument la pierre mouillée, et les osterie éveillent quelque chose d'intérieur que le soleil ne parvient pas à faire.
Première étape : bigoli al torchio, l'entrée en matière du matin
Avant tout monument, asseyez-vous. Les bigoli al torchio sont le plat emblématique de la cuisine véronaise, et ils ne ressemblent pas aux spaghettis — même si certains les appellent ainsi. C'est une pâte longue, rugueuse, façonnée à travers le torcio, un pressoir en bronze fixé à la table, issu d'un brevet padouan du XVIIe siècle. Cette rugosité n'est pas esthétique : elle retient la sauce de sorte que chaque bouchée soit dense, enveloppante, différente de toute autre pâte.
La garniture classique est le ragù d'anatra — ou, pour les plus curieux, le ragù d'âne — ou encore, dans la version maigre, des anchois avec des raisins secs et des pignons. Ces trois variantes existent dans les osterie historiques du centre et coûtent entre 10 et 14 euros.
Deux adresses vérifiées dans le centre historique : Al Bersagliere (borgo dei Filippini, près de l'Arena) propose les bigoli al torchio au ragù d'anatra parmi ses spécialités principales, dans un établissement doté d'une cave visitable datant du 1200. Ristorante Torcolo (à quelques pas de Piazza Bra, en activité depuis 1930) porte dans son nom même l'outil : le pressoir à pâtes. Les deux se trouvent à moins de 10 minutes à pied de l'Arena di Verona. Réservez, surtout le week-end : les places partent vite.
Deuxième étape : le Duomo et le Titien que presque personne ne trouve
Du restaurant au Duomo, on marche 12 minutes à travers le centre historique. La cathédrale de Santa Maria Matricolare est le complexe monumental aux strates les plus nombreuses de la ville scaligère : sous l'église de Sant'Elena reposent les mosaïques de deux basiliques paléochrétiennes du IVe siècle, visibles à travers des panneaux de verre encastrés dans le sol. Au-dessus, un roman consacré en 1187, puis le gothique des fenêtres en ogive, puis la Renaissance des chapelles.
Le chef-d'œuvre est caché presque délibérément : l'Assomption de la Vierge de Titien, peinte vers 1530, trône sur le maître-autel dans une lumière qui change radicalement sous la pluie — plus diffuse, plus en accord avec le sujet. Beaucoup de touristes entrent, parcourent les nefs et ressortent sans avoir levé les yeux au bon endroit. Ne faites pas la même erreur.
Le billet simple pour le Complexe du Duomo coûte € 4. Avec le billet combiné à € 8, vous visitez également San Zeno, Sant'Anastasia et San Fermo. Avec la Verona Card (€ 27 pour 24 heures), l'entrée est incluse. Horaires mars–octobre : lun–ven 11:00–17:30, sam 11:00–15:30, dim 13:30–17:30. Comptez au moins 45–60 minutes pour l'ensemble du complexe, cloître roman des Chanoines de 1140 inclus.
Troisième étape : le ghetto juif et les gratte-ciel médiévaux
Du Duomo au ghetto juif, on marche moins de 5 minutes en direction de Piazza delle Erbe. Ici, le quartier change de texture : les ruelles se resserrent, les portiques s'abaissent, et en levant les yeux on aperçoit des immeubles qui montent jusqu'au huitième étage. Ce n'est pas un accident urbanistique — c'est de l'histoire. Casa Scalabrini et Casa dei Mercanti sont les « gratte-ciel » du ghetto médiéval : la communauté juive, contrainte de rester dans le périmètre du ghetto institué en 1604 mais en pleine croissance démographique, ne pouvait s'étendre horizontalement. Elle s'élevait donc à la verticale. Pour le XVIIe siècle, c'étaient des édifices records.
Dans le pavé du centre historique, la municipalité a gravé des inscriptions en laiton traçant les limites de l'ancienne zone juive — un détail que peu de gens remarquent, mais qui mérite qu'on le cherche. La Sinagoga monumentale se trouve Via Portici, 3 : c'est l'une des plus grandes du nord de l'Italie, achevée par l'architecte véronais Ettore Fagiuoli dans les premières décennies du XXe siècle, avec des décors du XIXe siècle intacts à l'intérieur. En tant que lieu de culte actif, la visite intérieure est possible sur réservation auprès de la Comunità Ebraica (tél. 045 800 7112). L'extérieur, avec son portail à bas-reliefs et les Tables de la Loi sculptées dans le marbre, se contemple librement.
Anecdote de local : la présence juive à Vérone est documentée depuis au moins 978. Plus de mille ans dans cette ville, entre expulsions et retours, entre ghetto et émancipation. Un récit qui court en parallèle de celui romain-scaligère-shakespearien que les touristes connaissent, et qui mérite tout autant d'attention.
Combien coûte cet itinéraire ?
Bigoli al torchio au déjeuner : environ 12–15 € avec un verre de Valpolicella. Complexe du Duomo : € 4. Ghetto juif extérieur : gratuit. Total : moins de 20 euros pour une demi-journée bien remplie, à l'abri pour au moins la moitié du parcours.
Combien de temps faut-il prévoir ?
L'itinéraire complet se fait confortablement en 4 heures. Déjeuner (12:30–13:30), Duomo (14:00–15:00), ghetto (15:00–16:00). Prévoyez une demi-heure supplémentaire si vous souhaitez vous attarder au Caffè Monte Baldo, près de Piazza delle Erbe, ouvert depuis 1909 et reconnu par la municipalité comme établissement typique.
Vaut-il le déplacement même sans pluie ?
Absolument. Par beau temps, le cloître roman du Duomo devient l'une des cours les plus silencieuses du centre historique. Le ghetto, éclairé le soir, offre sur ses portiques une lumière qu'on n'oublie pas. Plan B certifié, plan A tout autant.
Si vous planifiez votre séjour à Vérone, les appartements de The Verona Stay se trouvent au cœur du centre historique — The Verona Stay Arena en Via Roma 21 et The Verona Stay Ristori près du Teatro Ristori. Des deux adresses, cet itinéraire commence à pied, sans application de navigation.