Il est onze heures du matin, en plein été. Sur via Mazzini défilent des touristes en file vers piazza delle Erbe, tous en direction de la fontaine de Madonna Verona. Personne ne tourne à droite, dans cette ruelle étroite où la lumière se coupe en deux et où les arcades projettent des ombres nettes sur les pavés. Aucun panneau ne les arrête. Et pourtant, là-dedans, entre via Portici et vicolo Corte Spagnola, se cache l'un des coins d'histoire les plus denses de toute la ville scaligère.
Le ghetto de Vérone face au ghetto de Venise : même histoire, destins opposés
Qui arrive à Vérone avec en tête le ghetto de Venise s'attend à quelque chose de similaire : place ouverte, panneaux explicatifs, files d'attente pour le musée. Il trouve au contraire le contraire. Le ghetto juif de Vérone est volontairement discret, presque timide. Il n'existe pas d'accès spectaculaire : on y entre en se trompant de chemin, ou en le cherchant en connaissance de cause.
La comparaison ne tient que jusqu'à un certain point. Le ghetto vénitien — institué en 1516 par la Sérénissime — est devenu une destination touristique structurée, avec cinq synagogues visitables et un musée dédié. Celui de Vérone naît après, vers 1600, à la volonté de l'évêque Agostino Valier, qui obtint de la Sérénissime la ségrégation de la communauté dans la zone appelée alors « sotto i tetti » — les rues couvertes par les toits débordants des palais, autour de la future via Portici. La différence cruciale : à Venise, la contrainte était explicite et violente. À Vérone, paradoxalement, la communauté juive accueillit favorablement la délimitation du quartier, car elle mettait fin à des années de violences antisémites et de disputes quotidiennes pour les boutiques et les logements. Les chroniques de l'époque décrivent même des chants et des danses pour l'inauguration du ghetto.
Venise a les touristes. Vérone a l'histoire plus silencieuse — et peut-être plus vraie.
Ce que l'on voit aujourd'hui : les maisons-tours, la Corte Spagnola, la synagogue cachée
Le ghetto d'origine fut presque entièrement démoli dans les années 1920 pour des raisons hygiénico-sanitaires. De ces bâtiments subsiste pourtant un témoignage visuel extraordinaire, que la plupart des visiteurs traversent sans le reconnaître : les maisons-tours de piazza delle Erbe. Ces constructions hautes et étroites, certaines atteignant sept ou huit étages, que l'on aperçoit depuis l'angle entre via Cappello et piazza delle Erbe, ne sont pas des tours médiévales nobiliaires. Elles sont le résultat d'une nécessité : la communauté grandissait, ne pouvait pas s'étendre horizontalement dans les limites du ghetto, et s'éleva donc à la verticale. Casa Scalabrini — la plus haute, avec ses créneaux gibelins — est le gratte-ciel du Vérone du XVIIe siècle.
Qui s'engage dans vicolo Corte Spagnola — une ruelle étroite presque invisible, à peine engagée via Mazzini en direction de piazza delle Erbe — foule le cœur du ghetto « nouveau ». C'est ici que s'installa la communauté séfarade arrivée de Venise à partir de 1638 : des juifs espagnols et portugais qui apportèrent avec eux leur liturgie, le commerce des étoffes et leur propre synagogue au cinquième étage d'un bâtiment donnant sur la place. Cette synagogue n'existe plus, mais ses ornements sacrés ont été transférés dans l'actuel temple israélite.
La synagogue de Vérone se trouve via Portici 3 — une transversale de via Mazzini — et c'est l'un des monuments les plus grands et les moins visités du centre historique. La façade de style Art déco, jaune ocre et blanc, est l'œuvre d'Ettore Fagiuoli, le même architecte qui conçut les décors pour le premier Aïda à l'Arena. L'intérieur pouvait accueillir plus de mille personnes. Aujourd'hui, la communauté compte environ 120 membres. La synagogue est normalement fermée au public, mais des visites guidées sont disponibles sur réservation en contactant la Comunità Ebraica di Verona (tél. 045 800 7112). Sur les pavés devant l'entrée, une plaque de laiton gravée du mot « ghetto » marque la frontière invisible d'un monde disparu.
Comment visiter le ghetto juif de Vérone : le parcours pratique
Le parcours se fait entièrement à pied en 30 à 45 minutes, en partant de piazza delle Erbe. Distance depuis Piazza Bra : environ 10 minutes à pied, en longeant via Mazzini.
- Piazza delle Erbe, côté gauche : observez les maisons-tours hautes et étroites — les seules à avoir survécu aux démolitions de 1926-28.
- Via Portici 3 : la synagogue monumentale. La façade est visible de l'extérieur à tout moment. Pour l'intérieur : réservation obligatoire.
- Vicolo Corte Spagnola : l'ancien quartier séfarade, étroit et silencieux. L'atmosphère du XVIIe siècle est encore intacte dans les proportions de la ruelle.
- Via Rita Rosani : la façade principale de la synagogue porte la plaque commémorative de Rita Rosani, résistante juive tuée en 1944, seule femme médaille d'or de la valeur militaire.
Cimetière juif : via A. Badile 89, Borgo Venezia — il conserve des stèles funéraires depuis le XVIIIe siècle. Horaires d'été (avr-sept) : jours ouvrables 9h00–12h00 et 15h00–18h00 ; jours fériés 9h00–13h00 (fermé vendredi après-midi et samedi).
Conseil de local : téléchargez l'audio-tour gratuit « Tracce e memorie del ghetto di Verona » sur l'appli Izi.Travel avant de partir. Il transforme une promenade ordinaire en voyage dans le temps — sans guide ni panneau.
Le meilleur moment pour visiter les ruelles du ghetto est tôt le matin, entre 9h et 11h, lorsque la lumière rasante dessine les ombres des maisons-tours sur les pavés et que via Mazzini n'est pas encore envahie par la foule. En été, les longues soirées apportent un silence inattendu dans ces ruelles dès 20h — une autre Vérone, tout entière à découvrir.
Pour dormir à deux pas de ce coin d'histoire, les appartements de The Verona Stay se trouvent dans le centre historique de Vérone, à proximité de l'Arena et du Teatro Ristori : l'emplacement idéal pour explorer la ville scaligère à pied, sans rien manquer — pas même les ruelles sans panneaux.